En 2014, nous arrivons au bout de nos économies.

Nous devons quitter le 614, avenue Maple, à Pointe-Saint-Charles — non pas par choix, mais parce que les propriétaires décident de vendre. En même temps, un autre point de rupture se présente : le projet Spectacle 3D LLC ne fonctionne pas. L’idée était bonne, le travail réel, mais ça ne décolle pas. Il faut accepter que cette porte-là se referme.

Nous n’avons plus de logement, plus de travail, et aucune direction claire. Nous sommes un peu perdus.

Pour respirer, nous partons passer l’été à Orlando. Mon cousin Dali y a un condo. Ma tante Lise et son conjoint André aussi. Ils avaient acheté là-bas pendant la crise immobilière, quand les prix étaient bas. Dali nous prête son condo pour environ un mois, sans rien nous charger. Ce geste-là nous permet de souffler, un peu. Le budget est extrêmement serré, mais on tient.

Après ce mois à Orlando, nous revenons à Montréal. Nous restons quelques semaines dans un appartement que Mario avait encore, le temps qu’il s’établisse ailleurs. C’est temporaire, instable, mais ça nous donne un point d’appui.

Pendant ce temps-là, je cherche du travail. Après quelques entrevues, je finis par décrocher un emploi dans le camionnage.

C’est un petit transporteur affilié à Fastfrate, spécialisé dans le transport local et régional de conteneurs. Le cœur de leur activité est le port de Montréal. Mon travail consiste surtout à aller chercher des conteneurs au port, livrer la cargaison chez un client, puis soit ramener le conteneur vide, soit aller le faire remplir ailleurs avant de le retourner au port pour l’expédition outre-mer.

Mais ce que je veux raconter ici, ce sont mes premières journées réelles dans le camionnage.

Elles ont été extrêmement difficiles.

La première journée, à la fin du quart, je crois que j’avais envie de pleurer. Tout me semblait compliqué : trouver les bons endroits pour m’aligner, manœuvrer, composer avec de l’équipement souvent vieux et mal entretenu. Les châssis de conteneurs fonctionnent mal, sont lourds, imprécis. Chaque geste demande un effort. Chaque erreur coûte du temps.

À un moment donné, les délais commencent à me rattraper. Je suis stressée. Je perds pied. Je fais un faux pas, je tombe sur le dos. Mes lunettes revolent. Je me gratigne, je me relève, sonnée. À ce moment-là, je me demande sincèrement si je vais être capable de passer au travers.

Une autre journée marque encore plus fortement.

C’est la première fois que je vais chercher un conteneur au port de Montréal.

Personne ne m’a vraiment expliqué comment ça fonctionne. Il y a pourtant un protocole strict : veste de visibilité, bottes à cap d’acier, casque. Il faut surtout rester visible en tout temps. Les conteneurs sont empilés dans des zones profondes — cinq rangées de profondeur, cinq conteneurs de hauteur.

On te remet un petit carton avec une indication approximative de l’emplacement du conteneur. Mais pas la pile exacte. Il faut descendre du camion, aller repérer soi-même le conteneur, puis communiquer avec le grutier, qui se trouve à environ 80 pieds dans les airs.

On ne lui parle pas. On lui fait des signes.

Il faut d’abord être bien positionnée devant le camion, à distance sécuritaire de l’endroit où le conteneur sera déposé. S’il tombe sur toi, il t’écrase. Tu es morte. Il n’y a aucune marge d’erreur.

Ensuite, tu lui indiques la pile : trois doigts pour la troisième pile, par exemple. Puis la hauteur : la main sur la tête pour le conteneur du haut, sur l’épaule pour le deuxième, à la ceinture pour celui du milieu, au genou pour le quatrième, au pied pour celui du bas.

Personne ne m’avait expliqué ça.

C’est un autre camionneur qui, voyant que je ne comprenais pas, vient m’aider et m’explique rapidement le principe. Ce n’est pas complexe quand on le sait. Mais quand on ne le sait pas, on ne le sait pas. Et dans un environnement où le danger est réel, envoyer des gens sans formation est, avec le recul, complètement irresponsable.

Les premiers mois sont à la fois formateurs et brutaux.

Je glisse un jour sur une plateforme et je me blesse un doigt. Depuis ce temps-là, mon majeur gauche est ce qu’on appelle un doigt gâchette. Une blessure mineure, mais permanente. Un rappel physique que ce travail laisse des traces.

Ces expériences m’apprennent l’importance de comprendre exactement ce que l’on fait, de maîtriser les procédures, et surtout de prendre au sérieux les mesures de sécurité quand on occupe des emplois qui comportent un réel niveau de danger.

Ce début dans le camionnage n’a rien d’une vocation. C’est une période rude, nécessaire, et profondément marquante.