Agathe Rose est née en 1915 à Saint-André-Avellin, dans le comté de Papineauville, comme elle aimait le préciser. Un petit village de l’Outaouais québécois. Mais c’est ailleurs que son identité s’est véritablement forgée. À l’âge de six ans, elle déménage avec ses parents à Saint-Vianney, en Gaspésie, près d’Amqui. Dans une famille qui allait éventuellement compter dix-huit enfants, c’est là qu’elle devient, pour de bon, une Gaspésienne.
Parmi les souvenirs d’enfance qu’elle m’a racontés, l’un revenait avec une netteté particulière : la foudre tombée sur la maison paternelle. Elle disait avoir vu l’éclair traverser la maison en suivant les courants d’air. L’expérience l’avait profondément marquée. Toute sa vie, dès qu’un orage s’annonçait, elle fermait systématiquement toutes les fenêtres. Nous pouvions bien lui expliquer l’existence des paratonnerres, la présence de points plus élevés autour ; rien n’y faisait. La mémoire du choc primait sur la raison.
Dans cette famille nombreuse, les plus âgés élevaient pratiquement les plus jeunes. Sa sœur Alice, d’environ sept ans sa cadette, était devenue pour elle presque une fille. Les rôles se distribuaient tôt, sans beaucoup de place pour l’enfance telle qu’on la conçoit aujourd’hui.
Agathe Rose a épousé Camille Savard. À cette époque, les femmes effaçaient presque entièrement leur identité civile, jusqu’à signer « Mme Camille Savard ». Elle est ma grand-mère paternelle, la mère de mon père, Serge. Elle tenait à ce que je l’appelle « mémé », pour ne pas prendre la place de ma mère. Pourtant, c’est elle qui est venue me chercher à l’hôpital à six jours de vie, et c’est elle qui m’a élevée.
Elle m’avait aussi raconté une vignette de sa jeunesse, probablement autour de ses vingt ans. Ses parents lui avaient donné de l’argent pour se faire arracher toutes les dents et se faire poser un dentier, avec anesthésie locale. Elle a choisi de se les faire arracher sans anesthésie, « à froid », pour garder l’argent et s’acheter une paire de bas de nylon.
Elle mesurait à peine cinq pieds. Une petite femme. Mais une femme forte, déterminée, et d’une solidité à toute épreuve.