Il y a des périodes où l’histoire collective interrompt brutalement les trajectoires individuelles. 2020 est de celles-là.
L’ennemi est invisible, microscopique : le coronavirus responsable de la COVID-19. Il redessine les cartes, referme les frontières, suspend les calendriers. L’espace mondial, auquel nous étions habitués — fluide, ouvert, presque banal — se contracte.
À la fin de l’été 2020, pourtant, un interstice apparaît. À Montréal, les restaurants rouvrent timidement. Les terrasses se remplissent avec prudence. La première vague semble s’atténuer. La résurgence automnale n’est pas encore là. Les variants plus virulents ne sont pas encore devenus des mots familiers.
Depuis des années, l’Afrique occupe une case vide dans notre cartographie personnelle. L’Europe, souvent. L’Asie, plusieurs fois. L’Amérique du Sud, une fois. L’Océanie et l’Afrique demeurent absentes.
Il y avait eu l’Australie en 1995 — billets obtenus via Northwest Airlines, vol annulé lorsque le transporteur a cessé la liaison avant le départ. Nous avions bifurqué vers la Chine et le Japon. Puis le Kenya, au début de 2019 — projet annulé, encore une fois, après l’arrêt des vols du transporteur et des contraintes financières plus pressantes.
Cette fois, nous procédons méthodiquement. Analyse des saisons. Lecture des contraintes sanitaires. Étude des probabilités. Janvier au Cap, en Afrique du Sud.
Les billets sont achetés. L’hôtel est réservé. Une voiture est confirmée.
Table Mountain nous attend.
Puis — rupture.
À l’automne 2020, la dynamique épidémiologique change. Une nouvelle vague. De nouveaux variants. L’un d’eux est identifié précisément… en Afrique du Sud. Les autorités réinstaurent des restrictions sévères. Les liaisons aériennes sont suspendues les unes après les autres. Nos vols sont annulés. Les remboursements deviennent des crédits. Les confirmations deviennent des courriels d’annulation.
Janvier arrive sans nous.
Le projet africain, encore une fois, s’efface. Non pas par choix stratégique, ni par hésitation personnelle, mais par désalignement systémique entre le monde et nos intentions.
Nous utiliserons finalement ces crédits en septembre 2021 pour aller en Italie — mais cela appartient à un autre chapitre.
En attendant, l’Afrique demeure pour nous une géographie théorique. Une destination constamment envisagée, méthodiquement planifiée, puis dissoute.
Comme si ce continent occupait une zone particulière de notre histoire : celle des trajectoires interrompues.
Dans une période marquée par la discontinuité, l’Afrique devient le symbole d’un horizon toujours repoussé — non par manque de volonté, mais par contingence.
Et peut-être est-ce là, en définitive, l’une des leçons silencieuses de cette époque : nos projets ne dépendent pas uniquement de notre détermination, mais aussi de la stabilité du monde qui les rend possibles.