New York n’a pas été un coup de foudre.
La première fois, la ville m’a résisté. Trop grande, trop dense, difficile à lire. Il m’a fallu du temps pour en comprendre la structure, pour trouver où se trouvaient les choses qui m’intéressaient vraiment.
C’est vers 1983, en commençant à fréquenter Greenwich Village, que quelque chose a basculé. Prendre un café au Café Borgia. Manger thaïlandais alors que ça n’existait pas encore à Montréal. Passer des heures sur Canal Street. Marcher Broadway depuis Times Square jusqu’au Staten Island Ferry, puis monter à bord pour une croisière improvisée avec vue sur la Statue de la Liberté. Dormir chez une amie dans Alphabet City et passer un dimanche à écouter un marathon de films sur PBS, channel 13. C’est en vivant la ville comme ça — de l’intérieur, au rythme des gens qui y habitaient — que j’ai vraiment appris à l’aimer. C’est à force d’y retourner, des dizaines puis des centaines de fois, que New York est devenue probablement la ville où je n’ai pas habitée qui a eu le plus d’impact sur moi.
Je l’ai vue changer profondément. Dans les années 80, Times Square et la 42e rue étaient un autre monde — malfamés, chargés, avec une criminalité visible et une énergie brute que la ville a depuis largement effacée. Ce coin-là est devenu presque Disneyland, un lieu hyper touristique qui a peu à voir avec ce qu’il était. Harlem, où j’ai vécu mon premier hold-up, s’est gentrifié. La ville s’est assainie, policée, aseptisée. Et bien que les aspects durs de cette époque n’avaient rien d’agréable, je ressens une quasi-nostalgie pour ce New York-là — quelque chose de moins propret, de plus réel peut-être, de moins fabriqué pour le regard des visiteurs.
Il y a aussi le World Trade Center. J’y suis allée à plusieurs reprises au fil des années, j’ai dormi à l’hôtel qui se trouvait là, au point que c’en était presque devenu une adresse habituelle. Voir tout ça s’effondrer le 11 septembre 2001 a eu quelque chose de personnel. Un mois après les attentats, j’étais à downtown — les odeurs de fumée et de mort étaient encore dans l’air. Puis j’ai vu le quartier se reconstruire lentement, et récemment le voir revivre, peut-être même plus intensément qu’avant.
New York se métamorphose sans s’arrêter. C’est ce qui la distingue de beaucoup de villes — elle change de visage, parfois jusqu’à l’effacement, mais reste intéressante. Différemment, selon les époques. Mais toujours.