Los Angeles ne m’est jamais apparue comme une ville unique. C’était plutôt une série de mondes parallèles, parfois presque sans lien entre eux, sinon de partager le même nom. Cette impression m’a souvent rappelé, très consciemment, 2001: A Space Odyssey et sa phrase : « All these worlds are yours… » À Los Angeles, il y avait pour moi plusieurs mondes à la fois, et j’ai fini par en connaître un certain nombre.
Ma première visite remonte, je crois, à l’époque où je travaillais pour Super Écran. J’étais allée à Anaheim pour une exposition, puis au Bonaventure Hotel, au centre-ville de Los Angeles, pour une conférence de la SMPTE. Je n’avais pas de voiture et j’avais marché une dizaine de kilomètres jusqu’à Hollywood. Cette première approche m’avait déjà montré quelque chose d’essentiel de la ville : son immensité, ses distances, le peu de place qu’elle laisse aux piétons, mais aussi son pouvoir d’attraction. Los Angeles ne se livrait pas facilement, mais elle intriguait.
J’y suis ensuite revenue souvent pendant les années 1990, pour des réunions de comités de standards et des conférences. C’est à travers ces séjours répétés que j’ai commencé à développer mon propre rapport à la ville. Mes premiers coups de cœur ont été Griffith Observatory, le Farmers Market et Hermosa Beach. J’ai vite aimé davantage les plages du centre, comme Hermosa et Manhattan Beach, qui me semblaient plus locales, moins touristiques que d’autres images plus connues de Los Angeles.
Peu à peu, d’autres lieux se sont ajoutés : El Pueblo, Koreatown, Marina del Rey. Ma carte personnelle de Los Angeles comprenait aussi des repères plus précis et plus quotidiens : le Marriott de Marina del Rey où je séjournais souvent à l’époque, le New India Oven, Irori Sushi, Tower sur le Sunset Strip, les déjeuners au bord de la mer à Malibu. Une amie qui habitait à Torrance, dans un trailer park, et travaillait comme agente de bord pour Northwest Airlines, me laissait parfois les clés lorsqu’elle partait. Cela me donnait un pied-à-terre. À partir de là, Los Angeles n’était plus seulement une ville visitée, mais parfois une ville habitée à ma manière.
Mon rapport à Los Angeles passait aussi par le cinéma. Blade Runner est probablement mon film préféré, et Union Station occupait pour moi une place particulière, à la fois comme lieu réel de Los Angeles et comme lieu associé au film, dont certaines scènes y ont été tournées. Il m’arrivait de faire un détour pour aller manger du mexicain à El Pueblo, en partie pour avoir un prétexte de passer par là. À Los Angeles, les lieux réels et les lieux du cinéma ne sont jamais complètement séparés. La ville existe à la fois comme espace vécu et comme décor mental. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles elle m’a toujours autant fascinée.
Plus tard, alors que j’habitais à San Francisco, le projet de Current TV m’a amenée à revenir souvent à Los Angeles. Nous y avons construit un studio de télévision dans un sound stage loué à Occidental. La ville est alors devenue pour moi un lieu de production, d’organisation et de travail concret, et non plus seulement un ensemble de quartiers aimés ou d’habitudes accumulées.
Avec Spectacle 3D, j’ai découvert une autre couche encore de Los Angeles, presque de l’intérieur. Il y a eu les démonstrations technologiques, les rencontres et les négociations avec les majors, les repas au commissary de Paramount, les réunions chez Disney, Warner, MGM et Universal. Je fréquentais alors un Los Angeles de studios, de pouvoir et de décisions, très différent des plages du South Bay ou des restaurants de Marina del Rey, mais faisant pourtant partie de la même ville.
Puis, plus tard encore, en travaillant dans le camionnage, j’ai découvert un tout autre Los Angeles. Non plus celui des conférences, des hôtels ou des studios, mais celui des livraisons, des distributeurs alimentaires, des pick-up de fruits et légumes dans les coolers, des équipements de cabine d’avion chez Safran à Long Beach ou ailleurs dans la région. C’était un Los Angeles industriel, logistique, moins visible, moins glamour, mais tout aussi réel. Une ville de circulation, d’entrepôts, de docks et de travail, sans laquelle les autres mondes de Los Angeles ne fonctionneraient pas.
C’est peut-être cela, au fond, qui a rendu Los Angeles si importante pour moi. Je ne l’ai pas aimée d’un seul bloc, ni pour une seule raison. Je l’ai connue par fragments, par couches successives, à travers des mondes qui semblaient parfois n’avoir presque rien en commun : les conférences techniques, les plages, les restaurants, les studios, les entrepôts, les camions. Une ville multiple, presque irréelle par moments, mais profondément concrète dans ma vie.