Londres m’a résisté longtemps. Mais c’est peut-être une constante chez moi — New York et Los Angeles m’ont demandé le même effort d’apprivoisement avant de vraiment me parler.
La première fois, c’était en 1982. Puis d’autres visites autour de 1987. Et pendant tout ce temps, la ville ne m’a pas vraiment parlé. La nourriture rendait les séjours difficiles. La cuisine anglaise de l’époque ressemblait à tout le mal que les Français pouvaient en dire — trop « bland », trop bouillie, sans saveur, avec de la menthe partout. Je retrouvais mes albums d’Astérix. La seule échappatoire culinaire, c’était les restaurants ethniques, indiens notamment, qui sauvaient la mise.
Ce qui m’a surprise, c’est la vitesse à laquelle tout ça a changé. En l’espace d’une quinzaine d’années, au tournant des années 2000, Londres était devenue une ville où l’on mangeait très bien, voire remarquablement. Un ami anglais m’en a donné l’explication la plus simple : « People have begun to really travel abroad and they began to experience what is good food — and that forced things to change. » Je ne pensais pas voir ça de mon vivant.
Mais c’est surtout en me construisant mon propre Londres, pas à pas, que la ville a fini par m’appartenir un peu. Les longues marches le long de la Tamise. L’apprentissage de conduire du côté gauche de la chaussée. Les pubs chaleureux. Les quartiers que j’ai commencé à habiter — Bloomsbury, Earls Court, Camden Town. Les restaurants de Charlotte Street. Et puis, dans les années 90, ces soirées dans un bar qui organisait des nuits sans étiquette — maquillée, en vêtements féminins, au milieu de toutes sortes d’identités sexuelles et de genre — bien avant que je fasse ma transition en 2013. Londres offrait des espaces comme ça, discrets et libres à la fois, que peu de villes auraient pu offrir à cette époque.
C’est finalement avec les projets liés à Current TV, une chaîne de télévision américaine cofondée par Al Gore, dans les années 2000, que Londres est devenue une présence régulière dans ma vie professionnelle aussi. J’avais un bureau là-bas, j’y passais des semaines d’affilée — à un moment, on m’a même loué un logement tellement j’y étais souvent. J’avais ma carte d’affaires londonienne.
C’est comme ça que j’ai fini par vraiment aimer Londres — non pas par coup de foudre, mais par accumulation, par familiarité progressive avec une ville qui ne se donne pas facilement.