Lorsque la pandémie débute en 2020, notre travail ne s’interrompt pas. Classées services essentiels, les opérations de transport se poursuivent sans pause, alors que le reste du monde se confine. Nous continuons à rouler pendant que les villes se vident.
Au printemps 2020, les routes sont libres. Aucun bouchon, nulle part — même en traversant Toronto ou Indianapolis. Le contraste est saisissant. Pendant que le Canada demeure largement fermé, certains restaurants recommencent à accueillir des clients aux États-Unis, d’abord à l’extérieur, sur des terrasses improvisées. La frontière marque un décalage de rythmes et de réalités.
La pandémie met aussi en lumière un autre phénomène : le niveau limité de littératie numérique dans une grande partie de la population. Je commence à réfléchir à un projet de coopérative qui exploiterait un café où les gens pourraient venir obtenir de l’aide avec les outils numériques, dans un contexte informel, accessible, sans jargon.
Parallèlement, le camionnage devient de plus en plus difficile pour ma santé. J’ai pris près de cinquante livres et, à l’approche de la soixantaine, le poids est difficile à perdre. Les nausées se multiplient sur la route, parfois accompagnées de vomissements. Je cherche de plus en plus activement une porte de sortie. J’ai la conviction que continuer ainsi finira par me tuer.
En mars 2021, mon fils Alain et sa conjointe Élisabeth donnent naissance à des jumeaux, Albert et Clément. Cet événement crée une pause. Je commence à penser à un lieu en Gaspésie où leur transmettre une part significative de nos racines. Cette idée prendra forme plus tard, avec l’achat d’un terrain en bord de mer.
Tout en poursuivant le camionnage, nous lançons à l’automne 2021 un projet pilote de six mois pour le Café de l’Octet. Les résultats sont encourageants. Pariant sur un retour massif des gens dans les cafés après la pandémie, nous louons un local plus grand et lançons officiellement le projet à l’intersection de Sherbrooke et Saint-Denis, en mai 2022.
Je quitte définitivement le camionnage en février 2022, à la suite d’un voyage particulièrement pénible, alors que mon état de santé continue de se dégrader.
L’été montre des revenus en croissance et des perspectives prometteuses pour le café. Mais à l’automne 2022, l’élan se brise. La pandémie n’est pas terminée, les habitudes virtuelles reviennent, l’achalandage chute. Le montage financier anticipé ne se matérialise pas. Christine et moi avançons personnellement 250 000 $ au projet, en croyant que d’autres fonds suivront. Je ne parviens pas à me verser de salaire, commence un emploi au gouvernement fédéral et travaille bénévolement au café le dimanche.
Quelques mois plus tard, nous devons nous rendre à l’évidence. Le café fait faillite. Nous déposons une proposition de consommateur. Nous sommes surendettés et avons perdu nos économies dans l’aventure.