À partir de 2014, je m’engage dans le camionnage avec l’idée que ce sera temporaire. Quelques mois, au plus, le temps de retrouver quelque chose en technologies. Je ne perçois pas encore ce choix comme une seconde carrière, mais comme une solution pragmatique.
La réalité m’impose rapidement autre chose. Le métier exige un apprentissage réel, une discipline nouvelle, et surtout une forme de modestie que je n’avais jamais eu à pratiquer de cette manière. Passer d’un rôle international, visible, où je côtoyais dirigeants, artistes et figures publiques, à la conduite d’un camion sur de longues distances demande un ajustement profond.
Les premières années sont consacrées à apprendre. Apprendre un autre métier, avec ses règles, ses contraintes, ses savoir-faire concrets. Apprendre à habiter le temps long, la fatigue physique, la solitude parfois, la précision du geste répété. Le rapport au travail se transforme, tout comme le rapport au corps et au territoire.
Après trois années passées seule sur la route, Christine me rejoint. Elle quitte l’enseignement, suit sa formation de routière professionnelle, et nous commençons à conduire en équipe. Le travail devient plus exigeant physiquement, mais aussi profondément différent. Nous faisons principalement des liaisons longue distance entre le Québec et la Californie, transportant des produits frais.
Cette période compte parmi nos années les plus heureuses comme couple. Malgré la dureté du métier, nous partageons un quotidien dense et continu. Nous découvrons des lieux où nous ne serions jamais allés autrement, profitons de restaurants improbables, de paysages singuliers, et surtout d’un temps de qualité passé ensemble, hors des cadres habituels.